ATHLE.ch VINTAGE | BIOGRAPHIE WERNER GÜNTHÖR / EPISODE 19 | Au début des années '80, un jeune lanceur du TV Uttwil nommé Werner Günthör décide de quitter le Bodensee pour s'entraîner à Macolin, où il est pris en charge par Jean-Pierre Egger. C'est le début d'une fantastique histoire qui va conduire le Thurgovien au firmament du lancer du poids mondial. ATHLE.ch VINTAGE propose de revivre la carrière exceptionnelle du chercheur d'or le plus prolifique de l'Histoire de l'athlétisme suisse. Le dix-neuvième des vingt épisodes de cette biographie est consacré à la saison 1992 de Werner Günthör, dont les Jeux Olympiques de Barcelone représentent l'objectif prioritaire.

Werner Günthör, âgé maintenant de 31 ans, a mis à son compte tout ce que l’athlétisme peut offrir, en dehors des records, avec des titres de champion du monde et d’Europe indoor et en plein air. Il y a pourtant une exception de taille : le titre olympique ! À Los Angeles en 1984, il était trop jeune et trop inexpérimenté encore pour espérer le conquérir, mais il avait tout de même terminé au cinquième rang. À Séoul en 1988, il avait sa chance. Mais son dos commençait à le faire souffrir et finalement, il fut bien content d’être troisième derrière l’Allemand Ulf Timmermann et l’Américain Randy Barnes ! Depuis, le monde du lancer du poids a profondément changé. Cette discipline est entrée dans une ère nouvelle. Mis à part Günthör, l’ensemble des pratiquants de haut niveau lancent actuellement entre 1,50 à 2 mètres moins loin. La sévérité accrue des contrôles anti-dopage y est pour beaucoup. Randy Barnes en a fait les frais (suspension de deux ans), mais Timmermann explique sa baisse de régime par une blessure à la hanche. Quant à Günthör, après avoir été opéré du dos et être resté plus d’une année éloigné de la scène sportive, il fait contre toute attente un retour tonitruant, revenant quasiment à son meilleur niveau et en étant le seul à dépasser en 1991 la ligne des 22 mètres avec 22,03 m, tout en laissant son dauphin le Soviétique Vyacheslav Lykho à 1,26 m. Durant toute l’année dernière, Günthör est resté sans concurrence aucune, y compris aux championnats du monde de Tokyo, où la chaleur et une certaine apathie psychique auraient pourtant pu lui jouer un mauvais tour ! Malgré cette domination qui pourrait lui servir d’oreiller, Günthör est toujours motivé comme à ses débuts. C’est que cette couronne olympique qu’aucun Suisse n’est encore parvenu à enlever, il la veut absolument avant de rentrer lentement et volontairement dans le rang : «Pour y parvenir, je ne peux relâcher mes efforts, car mes adversaires, qu’ils soient de la CEI (l’ancienne Union Soviétique), des USA ou d’ailleurs, vont certainement trouver le moyen de réagir. Ils auront sans doute passé l’hiver à revoir leurs gammes et il faut attendre le mois de juin pour y voir plus clair». Pour mettre tous les atouts de son côté, Werner Günthör choisit de renoncer aux compétitions en salle et de se concentrer sur sa préparation, d’abord à Macolin, puis en camp d’entraînement sur la Côte d’Azur, au centre régional d’éducation physique et de sport (CREPS) à Boulouris, où il reste jusqu’au 16 mai.

Cinq compétitions seulement avant Barcelone
La saison olympique de Werner Günthör s’ouvre le 30 mai avec les traditionnels championnats suisses interclubs, dont les demi-finales se déroulent cette année à Zoug. Le Thurgovien du LC Zürich réussit au Herti Allmend la meilleure performance mondiale de l’année avec un jet à 21,30 m lors de son troisième essai. Les feux, de couleur verte après cette belle rentrée, passent soudain à l’orange le 13 juin lorsqu’on apprend les résultats d’un meeting qui s’est disputé à Los Gatos en Californie : l’Américain Gregg Tafralis s’est imposé en expédiant son poids à 21,98 m et son compatriote Jim Doehring a réussi 21,60 m. Avec ces deux nouveaux records personnels, la concurrence semble revenir à la charge de manière tonitruante. Werner Günthör n’occupe donc plus que la troisième place dans la liste des meilleurs performers de la saison avec ses 21,30 m. Mais sa rentrée officielle dès la fin juin, avec quatre compétitions en neuf jours, devrait lui permettre de faire le ménage. Il est aidé en cela par les événements qui se déroulent lors des sélections américaines le 27 juin à La Nouvelle-Orléans. En effet Gregg Tafralis ne parvient pas à se qualifier pour les Jeux ! Les places reviennent finalement à Mike Stulce qui, avec ses 21 47 m, fait lui aussi mieux que Günthör cette année, à Jim Doehring avec 21,30 m et à Ron Backes avec 20,77 m.
Le 30 juin arrive enfin et on retrouve le double champion du monde du lancer du poids à Helsinki pour ce qui représente le véritable lancement de sa saison olympique. Il sait qu’il est en forme car il vient de lancer à l’entraînement 21,03 m avec le poids de 8 kg. Pourtant cette première sortie se solde par un flop étonnant avec 20,88 m seulement : «Techniquement, j’étais à côté de mes chaussures. Je suis capable de beaucoup mieux que ce que j’ai montré aujourd’hui. Je devrais pouvoir lancer 21,50 m et mieux». Werner n’a pas le temps de gamberger trop longtemps car il est attendu le lendemain à Lucerne et l’air du pays semble nettement mieux lui convenir que celui de la Finlande. Il débute avec 21,12 m, puis la machine se met en marche avec 21,70 m et 21,91 m. Après un essai mordu, le Thurgovien réussit encore 21,71 m et 21,16 m. En reprenant la deuxième place du bilan mondial, Günthör se rassure pleinement et ce petit avertissement reçu à Helsinki lui montre, à pile un mois des Jeux Olympiques, qu’il ne faut absolument rien lâcher. Le 6 juillet, il se rend dans le nord de la France à Villeneuve d’Ascq mais il reste fort déçu des 21,53 m qu’il réussit là-bas, spécialement de l’ensemble de sa série avec cinq autres jets situés entre 21,27 m et 21,44 m. Certain de posséder le potentiel pour lancer à 22 mètres, Werner pense pouvoir se rattraper deux jours plus tard lors du meeting Athletissima à Lausanne. Si la cote de popularité du colosse de La Neuveville est assurément intacte auprès du public de la Pontaise, ses performances sont, quant à elles, pas encore au top. Bien que le résultat et la série d’essais soient meilleures que dans le Nord il y a deux jours, sa prestation ne le rassure pas totalement. Avec quatre lancers à plus de 21,50 m, dont le meilleur est mesuré à 21,61 m, il y aurait de quoi être serein tout de même ? Jean-Pierre Egger donne son ressenti : «Mais oui, la forme est là. Elle arrive comme prévu. Notre seul regret, c’est qu’elle ne se soit pas encore concrétisée de manière telle que Werner puisse aborder l’échéance olympique en pleine confiance, donc en totale décontraction». Que manque-t-il dès lors à cet athlète d’exception pour franchir ce dernier cap ? «Difficile à cerner exactement. Toujours est-il que Werner espérait, à ce jour, avoir d’ores et déjà franchi la limite des 22 mètres. Est-ce un petit problème technique, une explosivité qui n’a pas encore atteint toute son efficacité ou un léger blocage psychologique qu’il fait devant cette barrière qu’il a pourtant déjà pulvérisée ? Mystère. Mais pas affolement, il n’y pas péril en la demeure». Quant à Werner, il demande aux gens de ne pas banaliser l’exceptionnel : «Vous savez, à Barcelone, je peux tout perdre. Dans la tête des gens, si je gagne, c’est normal. En revanche, en cas d’échec, tout le monde s’indignera. Bien sûr, mon potentiel actuel m’ouvre des perspectives très prometteuses. Je lance plus loin que la concurrence et, de surcroît, j’ai toujours su négocier les grandes échéances. Mais une médaille d’or ça ne tombe pas du ciel. Le concours, il faudra le gagner». Les notes de l’hymne helvétique voltigeront-elles dans le ciel catalan ? Dans ses rêves dorés, la délégation suisse comptera sur sa valeur sûre pour ne pas rentrer bredouille de sa moisson espagnole. La pression pèsera donc sur les épaules du Thurgovien. Mais avec des épaules comme les siennes, tout est possible…

Déstabilisation
Les derniers réglages de la préparation de Werner Günthör se déroulent à Loèche-les-Bains, où il peut notamment simuler sa semaine olympique, qui devrait culminer, le vendredi 31 juillet, avec la conquête d’une médaille à Barcelone. Toutes les séances d’entraînement au cours de cette semaine sont évidemment supervisées par Jean-Pierre Egger. Ensuite le champion de La Neuveville a regagné Macolin, puis il s’est envolé le mardi 28 juillet pour Barcelone.
Alors que tout semble aller pour le mieux, un événement ébranle Werner Günthör à la fin de cette semaine : comme en 1990, les journalistes du magazine Der Spiegel accusent à nouveau le Thurgo-vien de recourir aux anabolisants ! Dans de son numéro du lundi 27 juillet, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel remet donc le couvert, histoire de déstabiliser le champion du monde du lancer du poids. Ce dernier réagit en publiant un communiqué dans lequel il s’insurge contre la condamnation sans fondement qu’il subit dans les colonnes du magazine allemand : «Me lancer dans des justifications à quelques jours de la compétition me coûterait trop d’influx nerveux. Je précise simplement que toutes les allégations contenues dans l’article du Spiegel sont fausses. De vieilles accusations, proférées voici deux ans, ont été réchauffées et servies une nouvelle fois dans le but d’appâter le lecteur. Évidemment, quel meilleur moment que les Jeux Olympiques ?». Werner Günthör ne veut pas entrer dans ce jeu-là et faire encore de la publicité gratuite au Spiegel. «Mais je réaffirme avec force que je n’ai rien à cacher et que le fair-play a toujours été un de mes soucis dans l’exercice de mon sport. Mes performances trouvent leur origine dans un travail dur et sérieux».

Les Jeux Olympiques 1992 à Barcelone
Comme prévu, Werner Günthör et son inséparable entraîneur Jean-Pierre Egger sont arrivés en Catalogne trois jours avant le concours du lancer du poids des XXVe Jeux Olympiques. À l’instar des chefs d’Etat, ils ont dû se faufiler par une porte dérobée de l’aéroport. Il s’agit de gagner le village olympique dans les meilleurs délais et avec l’affaire du Spiegel, ce n’est pas une chose évidente. Il n’est cependant pas question, dans leur esprit, d’éluder les questions et de jouer au chat et la souris avec la presse. Ce n’est pas le genre de la maison Egger-Günthör. Trois heures plus tard, ils se présentent donc devant un parterre fourni de plumes, de micros et de caméras. Pour satisfaire tout le monde et pour se ménager, si possible, deux jours de tranquillité avant le grand rendez-vous au stade Olympique, fixé vendredi. Werner Günthör apparaît très décontracté, comme si l’ambiance qui règne au village l’avait déjà contaminé. Une preuve : il contribue lui-même à détendre l’atmosphère. À la question de savoir quels adversaires il craignait le plus, il répond, un sourire aux lèvres : «Les journalistes, bien sûr…». Traduisez : ceux du Spiegel. Les remous de ces derniers jours ne l’ont pourtant pas laissé totalement insensible, loin de là. Et son moral, depuis samedi soir dernier, subit comme des chutes de tension. Rien de comparable, toutefois, avec la déprime qui l’avait atteint il y a deux ans, lorsque la même presse allemande avait une première fois mêlé son nom aux affaires de dopage. «Je suis prêt, confiant», déclare-t-il sans ambages et visiblement pas dans le but de s’en persuader. «J’ai fait mon maximum pour devenir champion olympique, mais je sais qu’il peut toujours se présenter, le jour J, un athlète en superforme et qu’un échec n’est jamais impossible». Jean-Pierre Egger, l’entraîneur neuchâtelois, le confident des bons et des mauvais jours, lance ensuite un énorme pavé dans la marre. Il en a gros sur le cœur et le dit : «On traîne dans la boue un bon élève, sain et intelligent, à la carrière irréprochable». Egger parle aussi d’intolérance et de mesquinerie. Mais aussi de manipulation perfide et de complot. L’affaire vire littéralement au roman d’espionnage ! «Pour moi, il ne fait presque plus aucun doute que Werner n’est qu’un bouc émissaire. Et je n’ai jamais parlé non plus d’une campagne de déstabilisation en provenance d’Allemagne, d’un coup monté pour favoriser Timmermann. Je reste persuadé que tout a été télécommandé depuis la Suisse… J’ai des intuitions, mais on en reparlera plus tard…». En effet, le duo doit faire face dans trois jours à une grande échéance. Place donc au sport; on est aux Jeux Olympiques, oui ou non ?
Le samedi 31 juillet, le Thurgovien Werner Günthör a rendez-vous avec l’Histoire. Edy Hubacher, l’homme grâce auquel le lancement du poids helvétique est sorti du Moyen-Âge, n’a pas oublié ceux qui sont un peu comme son fils et son petit-fils. En voyage quelque part aux Etats-Unis, il a pris le temps de poster une carte postale à l’attention de Werner Günthör et de Jean-Pierre Egger. Sur laquelle ils ont pu lire : «Go for gold !». Champion d’Europe en 1986 à Stuttgart, champion du monde par deux fois, en 1987 à Rome et en 1991 à Tokyo, Werner Günthör ne peut plus espérer entrer dans la légende par la grâce d’un record du monde, inutile de faire un dessin. Mais, il est une deuxième porte qui pourrait, aujourd’hui même, à occasion de la session inaugurale des épreuves d’athlétisme, l’assurer d’une place bien en vue dans l’Histoire du sport helvétique. Günthör peut réussir là où tous les athlètes suisses, depuis 1896 et ceci sans exception, ont échoué en ajoutant de l’or à une palette qui n’a jamais connu autre chose que l’argent (à six reprises) et le bronze (une seule et unique fois). Il y a douze mois à Tokyo, Günthör ne pouvait pas être battu, tant sa marge était grande. Mais maintenant les choses ont changé et cette marge s’est fortement rétrécie. Mais elle reste appréciable et ses chances de monter sur la plus haute marche du podium restent très grandes. Ces propos sont corroborés par Jean-Pierre Egger : «Franchement, je ne vois qu’un lanceur en mesure de contrarier nos plan. Il s’agit de l’Américain Mike Stulce, le vainqueur des sélections américaines avec 21,67 m. Si un troisième larron venait se mêler la lutte, ce serait une grande surprise. Mais nous n’avons pas exclu cette hypothèse. Depuis l’an dernier, j’ai tapé cent fois sur le clou. Il est dangereux, paradoxalement, de dominer sans partage. On finit par s’endormir, par se satisfaire du minimum. J’ai donc demandé à Werner de se fixer des objectifs élevés et de s’attendre à l’émergence, en cette année olympique, de rivaux plus dangereux. Le message est passé. Depuis le mois de janvier, son entraînement s’est déroulé comme prévu, sans le moindre pépin. Et sur le plan physique, il se présente dans une meilleure forme qu’à Tokyo. J’estime le gain entre 3 et 5%. Ici à Barcelone, la pression est considérable; beaucoup plus grande qu’à Tokyo. Mais il l’a bien gérée. J’attends maintenant qu’il explose littéralement au stade Olympique. Cette saison il n’a pas tout fait réussi les performances dont il se sentait capable. Si l’on fait exception d’Helsinki, ses trois autres sorties ont été bonnes, sans plus. Sa retenue s’explique-t-elle, inconsciemment, parce qu’il mobilisait déjà son énergie en vue de Barcelone ? Faute de réponse satisfaisante, on est condamné objectivement à l’espérer. Mais je suis formel. Tous les paramètres lui autorisent à viser au-delà de la ligne des 22 mètres, là où aucun autre poids ne saurait se poser…».
Les qualifications du lancer du poids se disputent le 31 juillet à 10:00 du matin, dans un stade Olympique pas encore bien garni. Il s’agit là du tout premier événement des épreuves d’athlétisme de ces Jeux Olympiques de Barcelone. Les 26 concurrents qui sont en lice savent qu’ils n’ont que trois tentatives pour atteindre la ligne des 19,80 m qui leur permet de décrocher un ticket pour la finale du soir. La première série d’essais voit trois lanceurs réussir brillamment leur objectif : il y a l’Américain Mike Stulce avec 20,18 m, l’étonnant Italien Luciano Zerbini avec 20,25 m et, fort logiquement, Werner Günthör avec 20,50 m. Lors de la deuxième ronde, quatre autres athlètes les rejoignent : l’Américain Jim Doehring qui prend la tête avec 20,53 m, le Russe Vyacheslav Lykho avec 20,24 m, l’Ukrainien Oleksandr Klimenko avec 20,16 m et l’Autrichien Klaus Bodenmüller avec 19,86 m. Enfin trois concurrents arrachent leur qualification à leur ultime essai : le Serbe Dragan Perić avec 20,24 m, l’Italien Alessandro Andrei avec 20,14 m et l’Allemand Ulf Timmermann avec 19,93 m. Pour que la finale puisse se disputer à douze, l’Américain Ron Backes (19,71 m) et le Suédois Sören Tallhem (19,65 m) sont également repêchés.
La finale a lieu le même jour dès 18:55 dans un stade Olympique de Montjuich enfin bien garni. Les nombreux supporters suisses, répartis en groupes çà et là dans l’immense arène, sont prêts à vivre un grand moment de l’Histoire de l’athlétisme suisse; c’est en tous cas ce qui se dit depuis longtemps. Oui, Werner Günthör a bel et bien rendez-vous avec l’Histoire, mais celle qu’on va relater ci-dessous n’est pas, mais alors pas du tout celle qu’on s’attendait à écrire. Le premier essai de Werner est sur le point d’être réalisé. Va-t-il comme à Tokyo tuer d’entrée le suspense ? La réponse est : non ! En effet, le poids propulsé par le Suisse retombe étrangement en-deçà de la ligne des 20 mètres ! On a pas bien vu, c’est ça ? Mais non, le panneau indique bien 19,74 m pour Günthör ! Bon, rien de grave, il s’agit d’un jet manqué comme il peut s’en produire de temps à autre. Après quelques moments à se poser tout de même des questions, voici le deuxième essai du double champion du monde. On s’attend à une réaction digne de son statut de favori, mais à nouveau le poids ne part pas comme d’habitude et retombe sur la ligne des 20 mètres, avec cette fois-ci 20,01 m !

Incroyable, on croit rêver, Werner Günthör ne se trouve qu’en septième position dans cette finale après deux essais. C’est Mike Stulce qui mène confortablement avec 21,58 m devant Jim Doehring avec 20,96 m et Vyacheslav Lykho avec 20,94 m. La troisième tentative n’apporte rien de nouveau, ou si peu. En lançant à 20,27 m, le Thurgovien pointe maintenant au cinquième rang, mais il reste loin du compte. C’est la stupeur dans le camp suisse, qui ne s’attendait sûrement pas à un tel scénario catastrophe. Mais la réalité est telle qu’il faut maintenant sauver les meubles en sortant un jet digne de ce nom. Son quatrième essai montre un soupçon d’amélioration avec un 20,85 m qui lui fait gagner encore un rang. Le Suisse ne se trouve plus qu’à 9 cm du bronze et à 11 cm de l’argent. Mais en ce qui concerne le titre olympique, il semble bien loin, même s’il y a encore quelques lueurs d’espoir. Elles sont pourtant bien vite estompées par le cinquième essai de Mike Stulce qui est mesuré à 21,70 m. L’affaire est entendue à ce moment-là; Werner Günthör ne sera pas champion olympique. Pour ses deux dernières tentatives, il faut réussir l’essentiel, à savoir au moins décrocher une place sur le podium. Son cinquième essai est nettement meilleur puisqu’il dépasse la ligne des 21 mètres, ce qui assurerait provisoirement la médaille d’argent. Hélas le drapeau rouge du juge se lève car le Suisse a touché le sol de la main lors de la préparation. Il ne reste plus qu’une chance pour inverser cette tendance négative absolument surprenante. Malgré toute sa bonne volonté, Günthör ne réussit que 20,91 m et échoue ainsi au pied du podium pour 3 cm seulement.

Le classement final de ce concours du lancer du poids des Jeux Olympique 1992 est le suivant :

1. Mike Stulce USA 21,70 m
2. Jim Doehring USA 20,96 m
3. Vyacheslav Lykho CEI 20,94 m
4. Werner Günthör SUI 20,91 m
5. Oliver-Sven Buder GER 20,49 m
6. Klaus Bodenmüller AUT 20,48 m
7. Dragan Perić POI 20,32 m
8. Oleksandr Klimenko CEI 20,23 m
CEI = Communauté des états indépendants (ex-Union Soviétique)
POI = Participants olympiques indépendants (ex-Yougoslavie)

Le géant Werner Günthör a raté son rendez-vous avec l’Histoire pour avoir craqué, pour la première fois, le jour où il ne fallait pas. Quatrième de cette finale olympique avec 20,91 m, la déception est à la mesure des espoirs qui reposaient sur les épaules du double champion du monde. Depuis son retour en 1991, le Thurgovien avait repris les affaires en mains de façon admirable. Les nouvelles rigueurs de la lutte anti-dopage avaient même fait de lui une sorte d’intouchable. Témoin la liste des meilleures performances de l’année 1991 où les 18 meilleurs jets portaient sa signature. Tout cela annonçait un sacre olympique, même si Jean-Pierre Egger s’attendait à une poussée plus grande de la concurrence. Hélas, le technicien Neuchâtelois ne s’était pas trompé car le titre est revenu à Mike Stulce, le seul adversaire qu’il avait cité nommément. Ce qu’il n’avait pas prévu, en revanche, c’est que son protégé craquerait et qu’il serait même bouté du podium. Günthör doit faire face maintenant à une armée de micros et de stylos : «Au sixième essai, j’ai essayé de tout donner. Mais, techniquement, je n’ai pas pu me départir une seule fois d’un problème technique au niveau de la main, qui ne libérait pas la sphère comme il l’aurait fallu». Dans les yeux du gentil géant, les larmes ne sont pas loin. Comment pourrait-il en être autrement après avoir subi un tel revers ?
Le lendemain, après la déception de sa carrière, Werner Günthör fait face à la presse avec un beau fair-play. Et confesse quelques vérités : «Si j’avais été une machine, il aurait peut-être suffi d’un petit coup de tournevis pour tout remettre en place. Mais, voilà, l’homme n’est pas une machine… Déréglé j’étais et déréglé je suis resté tout au long du concours. Et concernant l’affaire du Spiegel, elle a pesé plus lourd sur mon mental que je ne le pensais. J’avais pourtant le sentiment d’avoir construit un mur entre ces insinuations malignes et moi. Mais finalement il ne s’est pas révélé tout à fait hermétique. Je ne vais pas en faire une excuse. Mais ce serait mentir que de ne pas dire que ma marche vers la finale ne s’en est pas trouvée sensiblement perturbée. Je n’ai jamais parlé au journaliste en question et ne lui parlerai jamais. Mais je crois tout de même qu’il a intérêt ne pas se trouver sur mon chemin un de ces prochains jours…» Werner le dit avec un sourire. Et sourit encore quand on lui fait remarquer que les trois lanceurs qui ont fini la soirée de vendredi sur le podium ont tous les trois été suspendus, un temps, pour dopage : «Il faut croire que cela permet de bien se préparer». De son côté, Jean-Pierre Egger, marqué par l’échec, confirme le couac technique : «Lancer le poids, c’est faire de son corps un véritable arc. L’approche ressemble beaucoup à celui du sauteur la perche. Pour parvenir, il faut que chaque geste, la position du pied d’appui, l’inclinaison du corps soient parfaits, et que tout s’enchaîne comme dans un bain d’huile. Ce fut loin d’être le cas, inutile de le dire. J’ai eu des petits doutes dès l’éliminatoire du matin. Il avait réussi 20,50 m, mais ce n’était déjà pas ça. Il lançait son poids bien avant d’avoir pu construire la tension du corps. Il ne propulsait pas son poids dans les airs, il le lâchait. Je ne l’ai vu qu’une seule fois lancer si mal, en début de saison, à Helsinki. Après le troisième essai, il m’a cherché du regard dans la tribune et, d’un geste codé, j’ai essayé de le remettre sur les rails. Mais lorsque le problème tient de la technique et non d’un manque d’agressivité, il est évidemment difficile de corriger le tir en cours de route. Il se sera donc battu sans jamais parvenir à trouver ses automatismes. Il a craqué mentalement; j’en discuterai avec lui calmement. Mais il est sûr que les événements que l’on sait, ajoutés à la pression qui accompagne inévitablement un rendez-vous de cette importance, n’ont rien arrangé. Je suis déçu et en rage. À l’entraînement, le moins bon de ses essais flirtait avec la ligne des 21 mètres…».
L’heure est bien sûr aux questions. Après l’affaire du Spiegel, Günthör aurait-il dû s’isoler, loin du village ? Quatre concours avant le rendez-vous olympique, n’était-ce pas un peu court comme préparation ? Egger répond évidemment très honnêtement : «On aurait pu fuir, bien sûr. Mais ce n’est pas vraiment notre genre. Quant à savoir si Werner n’a pas lancé assez souvent en compétition avant Barcelone, on le saura au cours des meetings de fin de saison. Mais il s’agissait de protéger son dos, de ne pas prendre de risques avant Barcelone. Je crois que le problème n’est pas là. Werner avait bien géré cette semaine agitée et je pensais que sa colère rentrée le conduirait à exploser sur le stade. C’est le contraire qui s’est produit. Honte au terrorisme journalistique !».

Une fin de saison à l’image des J.O.
La deuxième partie de cette saison 1992 voit Werner Günthör en lice dans pas moins de dix compétitions et il va connaître des fortunes diverses, sans créer le moindre exploit. Dans la moitié des cas, il parvient à lancer à une distance qui lui aurait valu un podium olympique. Mais dans l’autre moitié, ses performances sont d’un niveau inférieur à celui présenté à Barcelone. Tout commence le 13 août à Linz avec une victoire assortie d’un jet à 21,36 m. Il enchaîne trois jours plus tard avec les championnats suisses à Lucerne où il remporte son onzième titre national en plein air avec 21,20 m. Il précise également qu’il sait où se situe le problème sur le plan technique : sa jambe gauche est trop passive. S’il résout ce problème, il pourra lancer plus loin. Ce n’est pourtant pas vraiment concluant le 19 août lors du meeting Weltklasse à Zürich où ses 20,55 m font vraiment grise mine. Il reprend des couleurs deux jours plus tard à Berlin avec 21,07 m, puis le 25 août à Copenhague en prenant sa revanche sur Jim Doehring avec 21,34 m. Sa tournée européenne l’envoie ensuite le 28 août du côté de Bruxelles pour une victoire sur Gregg Tafralis avec un jet de 20,86 m. La finale du Grand Prix IAAF qui se déroule le 4 septembre à Turin lui permet de remporter un nouveau succès avec 20,92 m. Werner remporte par la même occasion le classement général du lancer du poids avec 63 points. Il devance Oleksandr Klimenko (39 pts) et Gregg Tafralis (37 pts). Quant au classement de toutes les disciplines, il doit partager la victoire avec le hurdler Kevin Young, le nouveau recordman du monde du 400 m haies (46″78 à Barcelone). Il ne reste à Werner plus que quatre compétitions. Le 6 septembre il gagne à Rieti avec 20,80 m, puis il lance deux centimètres de plus le 13 septembre à Loèche-les-Bains, devant quelque 1500 spectateurs. Le Thurgovien avoue à cette occasion qu’il ne s’est plus véritablement entraîné depuis les Jeux. La traditionnelle finale de CSI se dispute le 19 septembre à Berne où Günthör lance 20,30 m au poids et 51,96 m au disque. Enfin, il traverse l’Atlantique pour prendre part le 25 septembre à la sixième et vraisemblablement dernière édition de la Coupe du Monde à La Havane. Retenu dans la sélection européenne, Werner tient ainsi à respecter ses engagements; mais il a déjà la tête en vacances. La présence du champion olympique Mike Stulce aurait pu éventuellement le stimuler, mais il n’en est vraiment rien. L’Américain se fait l’auteur d’un jet à 21,34 m, alors que pour son dernier concours de la saison, Werner Günthör ne réussit même pas à dépasser la ligne des 20 mètres. Avec un jet à 19,75 m, le Suisse est battu de 1,59 m par Stulce ! Il laisse également échapper la deuxième place, qui revient au Russe Sergey Nikolayev, avec 20,14 m. Sur les seize concours qu’il aura disputés cette saison, Werner Günthör en a donc remporté quatorze. Ses deux seuls échecs sont survenus à Barcelone et à La Havane…

PAB

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Werner Günthör

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