Crise des médias | Tolossa Chengere lynché publiquement par un « journaliste d’investigation » COMMENTAIRE | L’article à charge contre Tolossa Chengere publié le 17 juillet dans différents titres de Tamedia et signé Kurt Pelda nous a donné la nausée. Il fait apparaître son auteur comme un triste individu et réveille une nouvelle fois nos doutes sur l’évolution de notre presse nationale. Premier épisode – à une semaine du début de l’athlétisme aux JO – d’une série d’articles sur la crise des médias à partir d’exemples dans le monde de la course à pied et de l’athlétisme.

Tolossa Chengere a 42 ans, 38 ans, ou peut-être 39. Comme la plupart d’entre nous, il ne se souvient pas très bien de son âge et, n’étant pas Suisse, ne possède pas de vrai certificat de naissance, tamponné par toutes les autorités compétentes. Dans le monde de la course à pied de chez nous, tout le monde connaît Tolossa… ou Chengere, sans trop savoir lequel des deux noms est le nom ou le prénom. Ce qu’on sait, par contre, c’est que c’est un très bon coureur éthiopien, sympathique et talentueux, qui a écumé les courses du pays avec succès depuis le début des années 2000, sans y faire fortune.

Tolossa Chengere est un être humain. Les circonstances de vie l’ont poussé à quitter son pays avec l’espoir d’un monde meilleur, ailleurs. Il a atterri en Suisse, sans autres armes qu’une détermination à toute épreuve pour y trouver une place ; détermination doublée d’une joyeuse malice, très peu helvétique. Sportif doué, il a connu quelques brefs moments de gloire sur les routes, tout en étant chahuté dans un système administratif dont son éducation ne lui a pas donné les clefs, et dans lequel il a forcément commis toutes sortes d’erreurs. Moins adroit ou chanceux que Tadesse Abraham – entre-temps devenu héros national – ou Zenebech Tola – recrutée par le Bahrein à qui elle a offert l’or olympique sous le nom de Maryam Jamal –, Tolossa Chengere n’est jamais parvenu à sortir la tête de l’eau ni à obtenir la nationalité suisse.

Aujourd’hui, la vie de Tolossa Chengere n’est pas facile : ses jambes ne lui permettent plus de survire grâce à la course à pied. Il est séparé de sa femme bernoise et de sa descendance et peine plus que jamais à trouver une place dans une société qui lui est restée étrangère et qui le regarde de plus en plus volontiers d’un air suspicieux.

Voici plus ou moins ce qui nous écririons si on nous demandait de présenter en quelques lignes Tolossa Chengere, que nous connaissons et avons fréquenté depuis 20 ans.

Quel rôle pour le journalisme ?

Samedi 17 juillet, un dénommé Kurt Pelda, fier journaliste de la « cellule enquête » de Tamedia, représentant a priori éminent du quatrième pouvoir, dont le rôle est de lutter critiquement contre la mainmise de l’Etat, des puissants, des faits donnés, du manichéisme et des idées reçues, s’en prend à… Tolossa Chengere et publie un terrible article dans le Tages Anzeiger : « Das Lügenkonstrukt des Laufstars », en français « La construction de mensonges de la star de la course à pied ». Article racoleur, rempli de parti-pris, qui s’appuie sur quelques faits rassemblés à la hâte pour placarder Chengere – qu’il n’a jamais rencontré – comme vicieux menteur éhonté. L’histoire se trouve également, en mode édulcoré, dans la Tribune de Genève et 24 heures sous le titre « Un sportif d’élite aux prises avec les autorités suisses ». Le milieu sportif, la fédération nationale et les autorités locales sont présentés comme naïfs, intéressés et/ou complaisants ; Chengere comme affreux jojo.

Comment un journaliste peut-il en venir à juger et salir ainsi, sans même le connaître, un être humain sur la place publique ? Comment peut-il, depuis chez lui, dans son bureau, réduire la vie d’un individu à une sélection de faits sans nuances ni mise en perspective ? Comment peut-il ne pas mentionner que le parcours et l’incompétence civique de Chengere sont peut-être liés à son existence et au système qui n’est pas le sien, dans lequel il cherche simplement à s’en sortir ?

L’article est d’autant plus choquant que Pelda nous a contacté lundi 12 juillet par mail. Mail que nous avons fait suivre d’une longue conversation téléphonique, conclue sur les modalités de relecture de nos éclairages sur Chengere, que nous connaissons depuis 20 ans comme athlète, comme homme, avec ses ambitions, ses peurs, ses forces, ses faiblesses, ses actions et réactions, avec des coureurs, amis, organisateurs, entraîneurs, crapules, etc.

Mais le « journaliste d’investigation » a été malhonnête : notre conversation et mise en perspective est restée lettre morte. Nos mises en lumière ont été bannies de son papier, travail biaisé et manichéen, injuste et déloyal, tant pour Chengere, les milieux mentionnés que tous les athlètes « réfugiés », indirectement stigmatisés aux yeux du grand public.

 

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